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Panneaux photovoltaïques : des zones d’ombres qui interpellent

Faut-il se fier ou non au photovoltaïque ? Il y a peu, certains dénonçaient le fait qu’on proposait des panneaux gratuits aux citoyens et s’interrogeaient sur le « piège ». Une prudence née de précédents scandales qui ont coûté très cher aux consommateurs. Bref, le dossier n’inspire pas confiance. Comment sauver la Terre dans ces conditions ?

Régis François est cadre dans une SA de droit public, mais aussi président et l’un des douze fondateurs de l’asbl Touche pas à mes certificats verts, nouvellement rebaptisée Beprosumer. Celle-ci compte à ce jour environ 30 000 membres et opère en Wallonie et à Bruxelles depuis 2013. En Flandre, son déploiement est prévu dans le courant du second semestre prochain. Il est notre expert de la semaine.

Paris Match. Depuis que la Région wallonne s’est emmêlée les pinceaux avec ses certificats verts (1), vous êtes montés au créneau pour prendre la défense des consommateurs lésés. Pouvez-vous nous reconstituer cette saga dans les grandes lignes ?

Régis François. La saga des panneaux photovoltaïques a commencé au tout début de l’année 2013 et ses premiers balbutiements courant 2012, quand la CWaPE (Commission wallonne pour l’énergie), le régulateur wallon, a tiré la sonnette d’alarme dans son rapport annuel : elle avait constaté un afflux trop important de certificats verts sur le marché par rapport aux besoins de l’époque. Le gouvernement wallon s’est retrouvé coincé avec une dette qui s’accumulait dangereusement et qui était supportée par Elia, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité. Bref, il y avait un inquiétant dérapage budgétaire à l’horizon qui devait être récupéré. Résultat : 78 000 foyers wallons se sont vus confisquer cinq années de certificats verts. Notre asbl est née du mécontentement des personnes gravement lésées du fait de ce coup de canif dans le contrat, alors que le ministre de l’époque, Jean-Marc Nollet, avait promis dur comme fer qu’on ne toucherait pas aux anciennes installations. Et pourtant, ce fut fait le 31 mai 2013. Nous avons introduit des recours en justice, notamment au Conseil d’État dont l’arrêt laisse dubitatif puisqu’il a été dit que, dans le cadre de l’intérêt général, un gouvernement pouvait revenir sur sa décision. Voilà comment on ouvre la boîte de Pandore pour s’attaquer impunément aux citoyens ! En attendant, nous avons demandé réparation devant le tribunal de première instance de Liège. Bien que la faute de gestion du gouvernement wallon dans cette crise ait été reconnue, l’affaire est toujours en cours et nous nous sommes retrouvés devant la cour d’appel de Liège. Le jugement est attendu fin 2023, début 2024.

Votre combat ne s’arrête pas là.
En effet, nous nous sommes également battus contre la volonté du gestionnaire des réseaux de distribution d’appliquer un tarif d’utilisation du réseau électrique appelé « tarif prosumer » (pour producteur-consommateur), et ce dès l’année 2013. Nous avons gagné un premier procès devant la cour d’appel en juin 2015, ce qui a incité le gouvernement wallon à donner les pleins pouvoirs à la CWaPE, avec la bénédiction du gouvernement PS/cdH de l’époque et sous l’égide, au niveau énergétique, de Paul Furlan. La CWaPE a adopté une nouvelle méthodologie tarifaire qui, en fait, ne changeait pas sa volonté de faire payer le citoyen producteur-consommateur. En quelque sorte, le gouvernement wallon a signé un chèque en blanc pour pouvoir appliquer le tarif prosumer en douce, un tour de passe-passe assez dérangeant, mais voulu et demandé par les autorités européennes. Détail caustique : le président de l’époque de la CWaPE travaille aujourd’hui comme conseiller-expert au cabinet Philippe Henry, le ministre wallon du Climat, de l’Énergie, des Infrastructures et de la Mobilité ! Je tiens également à préciser que les relations avec notre asbl sont bien plus faciles actuellement. Nous bénéficions d’une réelle écoute de la CWaPE et d’une attention que nous n’avions pas il y a quelques années.

Il se dit que vous en voulez énormément aux écologistes en particulier. Les Verts n’ont-ils pas commis l’erreur de foncer tête baissée dans un domaine qui mettait leur idéologie en valeur sans imaginer, volontairement ou pas, que le citoyen allait le payer cher ?
Nous n’en voulons pas aux écologistes en particulier, mais au manque de vision globale du gouvernement en général, et de Jean-Marc Nollet en particulier en 2013 : elle se limitait malheureusement à une législature, c’est-à-dire au maximum cinq ans, sans être capable de voir au-delà. Le parti Ecolo est, c’est triste de le dire, fortement influencé par un courant très dogmatique, même si certains mandataires plus ouverts résistent. Nous leur reprochons d’avoir vendu du vent et du soleil comme des sources d’énergie gratuites. En soi, personne ne paie la brise, la bourrasque ou le rayonnement solaire, mais, en revanche, les moyens pour convertir ces deux sources en électricité coûtent de l’argent. Rien n’est gratuit, il y a toujours quelqu’un qui paie ! Par ailleurs, ceux qui ont installé des panneaux photovoltaïques de première génération ont eu la mauvaise surprise d’être montrés du doigt et désignés par la vindicte populaire comme des personnes ayant augmenté leur cagnotte sur le dos de ceux qui n’avaient pas de panneaux. Le gouvernement wallon de l’époque les a fustigés, allant jusqu’à les caractériser de nantis ou pire, dans la bouche de Paul Furlan, d’égoïstes. En d’autres termes, on a fait passer les producteurs-consommateurs pour des profiteurs.

Les propriétaires de panneaux sont-ils les nouvelles vaches à lait du gouvernement ?
Aujourd’hui, les propriétaires sont une fois encore incités à installer des panneaux sur leur toit par le gouvernement pour permettre à celui-ci d’atteindre ses objectifs climatiques. Mais ceux qui produisent plus qu’ils ne consomment d’énergie sont pointés du doigt, comme s’ils soutiraient trop de profits ou comme des éléments perturbateurs du réseau électrique. Bref, ils sont considérés comme des gens chez qui on peut actionner sans problème la machine à cash. Voilà pourquoi nous sommes intervenus, dans l’intérêt de nos membres.

Vous voulez parler du fameux tarif prosumer ?
Exactement. Ce tarif est un tarif d’utilisation du réseau qui restera d’application jusqu’en 2024, période à laquelle une nouvelle méthodologie prendra cours. La CWaPE appelle cela « une contribution équitable aux frais du réseau électrique ». Il s’agit d’un tarif que le propriétaire de panneaux paie chaque année, mais il existe huit ou neuf tarifs selon la région où vous habitez. Ainsi, un prosumer qui habite Verviers paiera 1,5 fois plus que celui qui habite Andenne. On prévoit une harmonisation des tarifs au 1er janvier 2024, mais en attendant…

Ce tarif prosumer varie aussi selon d’autres critères, non ?
Oui, en fonction du nombre de panneaux et de la puissance développée par l’installation. En moyenne, on tourne autour des 450 euros par an, mais pour les plus grosses installations, on peut monter jusqu’à plus de 1 000 euros annuels.

À qui profite cet argent ? Quels sont les intérêts en jeu ?
Le fait que le particulier produise lui-même son électricité touche quatre grands acteurs : le gouvernement fédéral en matière de TVA ; le gestionnaire du réseau de transport ; le gestionnaire de distribution – ORES, RESA ou autre –, qui touche de l’argent en fonction de la quantité d’énergie qui transite par son réseau ; et les fournisseurs d’énergie : Luminus, Engie, etc. Pour ces derniers, les installations de panneaux sont certes un manque à gagner, mais ils savent que cela s’inscrit dans une modification profonde de leur business pour le futur. Par exemple, Total l’a bien compris, en rachetant Lampiris pour pouvoir miser sur l’électricité dont on va avoir massivement besoin pour les voitures et la mobilité en général.

Nous avons passé en revue la situation en Wallonie. Mais celle-ci est toute différente à Bruxelles, où les certificats verts sont toujours d’application. Des installateurs sont à l’affût et proposent maintenant aux propriétaires bruxellois la pose gratuite de panneaux afin d’empocher le bénéfice généré par les certificats. Est-ce une fausse bonne idée (2) ? S’agit-il d’une arnaque ou d’un piège, comme l’affirment des spécialistes ?
Bruxelles n’a pas été victime des dérapages dont on a été les témoins en Wallonie. Au moment de la crise de 2013, il y avait en Wallonie 100 000 installations photovoltaïques contre un peu moins de 1 000 à Bruxelles, donc le système des certificats verts n’y a pas connu plus d’offre que de demande. Maintenant, pour répondre à votre question, au niveau de Bruxelles, il ne s’agit nullement d’arnaque si on a affaire à des installateurs sérieux qui ont pignon sur rue. Ce mécanisme, appelé « tiers investisseur » et qui a totalement disparu en Wallonie, est une opportunité pour des propriétaires ayant moins de pouvoir d’achat de bénéficier d’une énergie moins chère. Je conseille toutefois, dans la mesure du possible, d’installer les panneaux à son compte à partir du moment où l’on dispose d’un budget variant entre 5 000 et 7 000 euros.

D’une manière générale, alors que les prix des panneaux solaires ont chuté de manière vertigineuse, compte tenu du tarif prosumer mis en place en Wallonie, est-ce toujours une bonne idée d’installer des panneaux sur son toit si on est propriétaire ?
Je vais vous donner un ordre d’idée : j’ai fait installer mes panneaux en 2011 et j’ai payé 21 000 euros tout compris pour produire 5 000 kWh par an. Aujourd’hui, la même installation me coûterait maximum 7 000 euros. Les prix ont été divisés par trois en dix ans, main-d’œuvre et TVA comprises. Alors, oui, c’est un bon calcul, d’autant qu’un événement récent vient de se produire : la hausse vertigineuse du prix de l’électricité en Belgique et en Europe, ce qui accroît l’intérêt des panneaux photovoltaïques.

Cette ruée sur les panneaux en Wallonie comme à Bruxelles est aujourd’hui telle que bon nombre d’installateurs sont débordés et évoquent désormais des délais de douze mois d’attente, voire davantage. À quoi le consommateur doit-il être attentif pour obtenir un rendement et un retour sur investissement intéressant tout en évitant les déconvenues ?
Actuellement, on considère que le retour sur investissement est de l’ordre de six à neuf ans. Par contre, les gens doivent être attentifs à éviter les personnes qui vous approchent par téléphone ou sur les réseaux sociaux et se prétendent capables d’installer vos panneaux dans des temps records. Ces entreprises sont souvent des boîtes aux lettres qui vont s’empresser de surfacturer le prix des installations. Dernièrement, j’ai vu une installation apte à produire 5 000 Kwh facturée à plus de 15 000 euros. C’est du délire ! Aussi, tout qui est désireux d’installer sur son toit des panneaux photovoltaïques peut revenir vers notre asbl Beprosumer et nous le conseillerons avec une liste d’installateurs fiables, proches, sérieux et possédant une assise financière stable. Il est à noter que notre asbl n’est absolument pas subsidiée et que ses administrateurs ne perçoivent aucune rémunération. Nous sommes tous bénévoles.

Selon le patron d’ORES, les limites du réseau wallon d’électricité sont atteintes, ce qui met en péril la réalisation des objectifs climatiques de la Région. Quelle est la position de votre asbl à ce sujet ?
C’est une question importante. J’ai pris connaissance de la sortie médiatique de Fernand Grifnée, le patron d’ORES, ce 16 juin par voie de presse. Il se plaint du manque de moyens octroyés par le régulateur qu’est la CWaPE, soi-disant pour assurer un service de qualité et un réseau stable et performant dans le cadre de la transition énergétique. Or l’arrivée des panneaux photovoltaïques n’est pas une nouveauté, puisqu’on les développe sur le réseau depuis 2007 ! L’intervention du patron d’ORES est d’autant plus regrettable en cette période où une grande partie de la population peine à honorer ses factures d’électricité, car cela impliquerait d’augmenter la facture annuelle de près de 50 euros. Rappelons que les fonds propres d’ORES sont de 250 millions d’euros, un véritable trésor de guerre ! C’est donc à ORES qu’il appartient d’utiliser ces montants accumulés depuis des années pour améliorer son réseau, plutôt que de s’en servir pour payer des dividendes aux communes. La facture d’électricité des consommateurs ne doit jamais être une feuille d’impôts. C’est le manque d’anticipation qui fait que le réseau a des difficultés à absorber la production des installations photovoltaïques.

Nous vivons une époque charnière sur le plan énergétique, avec en toile de fond des défis climatiques inédits. Le « tout à l’électricité » représente-t-il vraiment la panacée ?
La panacée, non. Une nécessité et une évolution, oui. Nous devons réduire considérablement notre consommation d’énergie fossile. La vision de Beprosumer est que cela se réalisera grâce à un mix de renouvelable et de nucléaire qui permettra de fournir une électricité constante, stable et décarbonée à tous les Belges.

Sauver la Terre coûtera très cher. Qui est prêt à payer ?
L’électricité renouvelable produite vient de l’eau, de la biomasse, du soleil et du vent. On a toujours vendu ces sources de production comme étant inépuisables et gratuites. On se rend compte qu’il n’en est rien au niveau de la gratuité, que la transition énergétique coûtera des milliers de milliards d’euros à l’échelle planétaire pour atteindre une neutralité carbone. Il ne serait pas illogique que les personnes, les groupes et les industries qui ne veulent consentir aucun effort en faveur de cette transition se voient attribuer une part majeure de la facture finale.

(1) Afin d’atteindre les objectifs européens et wallons, la Wallonie a développé un mécanisme de soutien pour les producteurs d’énergie renouvelable. Celui-ci prévoit l’octroi de certificats verts en fonction de la production électrique et du type de filière développé.
(2) Dans un article intitulé « Des panneaux solaires gratuits sur votre toit : il vaut mieux éviter… si vous le pouvez », La DH du 9 juin dernier donnait la parole à Damien Ernst, professeur à l’ULiège et spécialiste de toutes les questions liées à l’énergie. « Il y a toujours un profit derrière ce genre de système », expliquait-il. « On s’engage parfois pour vingt-cinq ans, alors qu’aujourd’hui plus que jamais, un système autofinancé sera rentabilisé en six ou sept ans. Pour un logement moyen, l’installation coûtera environ 7 500 euros, ce qui est payable pour ceux qui ont un peu d’épargne ou qui ont accès à un financement. »